“RAVING IRAN”ou comment la techno devient un moyen de contestation politique

         Il existe deux catégories de personnes : ceux qui aiment la techno et ceux qui ne l’aiment pas. À ASC, on fait généralement partie de la première catégorie (difficile d’appartenir à une asso de musique techno sans l’apprécier n’est-ce pas ?), mais tolérance et ouverture d’esprit obligent, nous n’allons pas essayer via un énième article de vous exposer les atouts de la techno mais simplement de vous présenter un aspect méconnu et pourtant significatif de ce genre musical.

        En effet, qu’on l’aime ou qu’on ne l’aime pas, il est crucial d’apprendre que la techno peut être utilisée par certains comme un moyen de contestation politique voire comme un outil de révolte passive. C’est notamment le cas d’Anoosh et Arash, deux DJs iraniens qui évoluent sur la scène house underground de Téhéran sous l’allias “Blade and Beard”.

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          Leur histoire a été retracée par la réalisatrice suisse Suzanne Regina Meures dans un documentaire appelé “Raving Iran” dont le sujet est la scène techno illégale iranienne. Tourné en 18 mois à Téhéran, le plus souvent à partir de vidéos prises par un téléphone portable, le film expose le parcours des deux jeunes Iraniens, de l’organisation de raves dans le désert pour éviter la répression policière  lors de la Street Parade de Zurich, connue à ce jour comme le plus grand évènement techno du monde, en passant par les tentatives de diffusion de leur album de musique et l’arrestation de l’un des deux membres du groupe.

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        La réalisatrice évoque ainsi les difficultés rencontrées au moment du tournage : « Le tournage a d’emblée été extrêmement compliqué. Nous n’avions bien sûr aucune autorisation de tournage. Je n’ai même pas essayé d’en obtenir une, car je savais que c’était perdu d’avance. Nous avons donc travaillé dans l’illégalité. Régulièrement, je me retrouvais le bec dans l’eau, parce que je n’avais pas le matériel nécessaire ou pas de protagonistes, ou j’ignorais si mon visa allait être renouvelé. Donc, on était tous les jours sur la corde raide, on risquait tout le temps de voir le projet capoter. Pendant le tournage, je ne savais même pas si ça donnerait un film, car je ne connaissais pas la fin de l’histoire. »

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       Mêlant musique, politique et thèmes sociaux, ce reportage est déterminant pour comprendre la situation inextricable dans laquelle se trouve la jeunesse de la République iranienne d’Hassan Rohani. Depuis son arrivée au pouvoir en 2013 et sa réélection de 2017, des changements remarquables sont à noter dans la conduite de la politique islamique du pays. Le fait que le président se présente comme le partisan d’un rapprochement avec les pays occidentaux et du respect des droits de l’homme n’y est pas étranger. À l’origine de multiples réformes, comme la lutte contre la corruption, la signature d’un traité sur le nucléaire ou des mesures destinées à favoriser la représentation féminine dans les institutions, le gouvernement de ce dernier parait relativement modernisateur.

       Néanmoins, le domaine de la culture, chasse-gardée du ministère de la Culture et de l’Orientation islamique, semble exclu de cette politique générale de réformation. De fait, tout ce qui touche à l’art, que ce soit la musique, les pièces de théâtres, les films ou les romans doivent encore aujourd’hui obtenir l’autorisation et l’approbation du ministère avant d’être diffusé. Or, ce dernier use de critères stricts et subjectifs pour caractériser la conformité de la production artistique à l’idéal moral de l’Etat. En témoigne l’interdiction de diffusion à la télévision et à la radio de la musique “occidentale”, considérée comme un “outil de Satan”. Graves sont alors les répressions infligées aux téméraires prêts à braver les codes imposés par l’organe de gouvernement. En 2014, six jeunes Iraniens ont ainsi été condamnés à la prison et à 91 coups de fouets pour avoir réalisé une vidéo hommage à la chanson bien connue “Happy” de Pharrell Williams.

         Aussi, alors qu’avant la Révolution islamique de 1979, Téhéran jouissait d’une scène musicale florissante, ce n’est plus le cas aujourd’hui en raison de cette censure féroce. Bien que la musique électronique fasse son chemin et tende de plus en plus à la reconnaissance et à l’acceptation par le gouvernement, il est toujours difficile pour les DJs d’obtenir une autorisation pour mixer et de trouver un lieu qui accepte de les produire.

         Dans un tel contexte, l’action d’Anoosh et Arash relatée par le documentaire n’en revêt qu’un caractère encore plus admirable. Fatigués de devoir se cacher de la police et d’avoir à organiser des raves en secret, ces derniers ont décidé d’assumer au grand jour leur passion quitte à se mettre davantage hors la loi. Ainsi, “Raving Iran” se présente comme une oeuvre significative sur l’état d’esprit de la nouvelle génération iranienne, tiraillée entre sa culture orientale et son intérêt pour l’Occident. Il est par ailleurs un nouvel exemple du rôle crucial que peut jouer la musique dans la dénonciation des pratiques politiques d’un Etat.

 Trailer du documentairehttps://vimeo.com/161153814 

Amélie Naquet 

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